Jeudi 4 octobre 2007
Entre critique et romantisme…
Une visite toujours d’actualité…


    A l’occasion du centenaire de la disparition de Joris-Karl Huysmams, poète,  écrivain et critique d’art, le musée Gustave Moreau propose une exposition qui permet de voyager à travers l’œuvre et l’atelier du peintre symboliste  Gustave Moreau sous le regard à la fois admiratif et critique de son ami.
    Cédant à sa passion de la peinture après une carrière de fonctionnaire, Huysmams commence sa vie littéraire en publiant un recueil de poèmes en 1874. Il se liera d’amitié avec Emile Zola après la publication d’un article intitulé « Emile Zola et l’Assomoir ».
    Il fut ensuite le grand défenseur du mouvement impressionniste naissant prenant le parti de la modernité ce qui déclenchera de vives réactions, jusqu’à la censure. Il fit des critiques lucides, perspicaces et courageuses sur l’évolution de ce mouvement : « Le salon des Indépendants comptera donc entre tous, cette fois ; il est la révélation désormais commencée d’un art nouveau, puis il me semble apporter un irréfutable argument à la question toujours irrésolue des rapports à établir entre l’Etat et l’Art ». ( Les peintres, les salons et l’état). On mesure, en lisant ses écrits, l’actualité de ses propos et la liberté d’expression dont il a fait preuve.
     Il devint l’ami de nombreux peintres comme Redon, Pissarro, Rops, Caillebotte, Degas dont Gustave Moreau.
    On peut mesurer l’audace et l’actualité de ses propos dans un ouvrage qu’il publie en 1883 «  l’Art moderne », un choix de ses publications qui avaient d’ailleurs enchanté Mallarmé.    Il fut aussi en relation, avec les frères Goncourt et sera l’exécuteur testamentaire d’Edmond Goncourt dont les dernières volontés étaient la création d’une certaine Académie Goncourt…
    Cette rencontre entre ces deux créateurs favorise un éclairage nouveau sur l’œuvre passionnante de Gustave Moreau et permet de mieux comprendre la formidable révolution artistique déclenché par les impressionnistes au travers des écrits et de la vie d’un de leur plus fervent et inspiré défenseur.

    Autre musée, autre ambiance, toute aussi romantique et pourtant actuelle, pour découvrir un peintre hélas injustement méconnu : Jean-Jacques Henner.
    Cet oubli passager s’explique en parti à cause de son univers tout en clair-obscur où il célèbre une féminité entre idéalisation, mysticisme et sensualité, ce qui a sans doute dérangé en son temps. Prix de Rome, il sera un pensionnaire passionné de la Villa Médicis et reviendra de son séjour Italien transformé dans sa vision de la peinture.

     Cette exposition regroupant plus d’une centaine d’œuvres, invite à apprécier les qualités singulières de cet artiste qui débuta sa carrière aux côtés de Degas, Manet, Pissarro ou Renoir. Sa technique exemplaire basée sur le « sfumato », cher à Léonard de Vinci confère à ses peintures une part de mystère, des atmosphères envoûtantes côtoyant des audaces picturales rompant avec une vision académique.
Les chevelures rousses et voluptueuses de ses femmes, la pureté de ses compositions, l’élégance de son traité, insufflent à son œuvre une dimension spirituelle par la sublimation du réel. Ses œuvres s’inclinent vers un symbolisme qui garde des nuances sensuelles, préservant ainsi son style d’une trop grande  sévérité tout en explorant des sujets intenses et spirituels.
    Jean-Jacques Henner s’est tenu résolument en dehors des modes et des courants de son temps, préservant ainsi ses qualités d’intemporalité. Célébrant par le symbole et au travers des grandes figures mythiques de femmes, comme Marie-Madeleine, une vision transcendée de l’histoire religieuse, il est ainsi parvenu jusqu’à nous avec toute la puissance de son authenticité artistique.

    Ces deux expositions démontrent qu’au-delà des notions de romantisme ou d’académisme, certains artistes témoignent d’un talent, d’un imaginaire et d’une inspiration libre situant l’art à une place où le contenu est aussi exaltant que la forme et où l’audace picturale préserve du passage du temps.

Françoise de Céligny


Huysmans-Moreau
Du 4 octobre 2007 au 14 janvier 2008
Musée Gustave Moreau
14, rue de la Rochefoucauld 75009 Paris
Tel : 01 48 74 38 50


Jean-Jacques Henner
Du 26 juin 2007 au 13 janvier 2008
Musée de la Vie romantique
Hôtel Scheffer-Renan,16 rue Chaptal 75009 Paris

Tel : 01 55 31 95 67
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Samedi 14 juillet 2007
MONTS ET MERVEILLES… ?!


Depuis la dernière classification des sept merveilles du monde, vers 140 avant J.C., que l’on attribue à Antipater de Sidon (poéte Grec), on n’avait pas retenté cette difficile et douloureuse et sans aucun doute arbitraire sélection.
La seule « Merveille » ayant résisté au temps étant la pyramide de Khéops en Egypte…
    Même si ce principe peut se comprendre par son caractère séduisant et utile pour établir un barème référentiel de valeurs artistiques et esthétiques, il peut aussi apparaître paradoxal et injuste. Le classement récent s’est fait par la voie du Web où plus de 100 millions d’internautes ont voté et fait leur choix. L’organisation du vote des sept nouvelles merveilles à été initié par l’aventurier Suisso-canadien Bernard Weber,  qui a d’ailleurs annoncé qu’il affecterait la moitié de ses revenus au financement de chantiers de restaurations dans le monde, par exemple pour la reconstruction des statues des Bouddhas géants de Bamiyan que les Talibans avaient fait exploser lors de leur règne en Afghanistan. José Freitas do Amaral, commissaire des « Sept Merveilles », ancien Ministre Portugais des Affaires Etrangères a déclaré :
«  Je suis heureux que pour la première fois dans l’histoire du monde un nombre important de gens aient pu voter et décider. »
    Initiative, donc, plutôt louable…
Encore faudrait-il s’entendre sur le terme : « monde entier »…
    Le but de cette concertation : élargir le champ culturel actuel au monde entier et reconnaître  les chefs-d’œuvre édifiés en dehors de l’Europe et du Proche-Orient.
( à noter : l’Afrique et l’Amérique du Nord ne sont pas représenter dans le choix) .
Manque d’ordinateur peut-être ? ceci expliquant cela et posant la question de l’équité de ce vote…
Résultat du vote, élus : La grande Muraille de Chine, le site de Petra en Jordanie, la statue du Christ Rédempteur dans la baie de Rio, le site Inca de Macchu Picchu dans les Andes Péruviennes, les ruines Maya de Chichen Itza au Mexique, le Colisée à Rome et le Taj-Mahal en Inde.
À Chichen Itza, l’un des trois sites vainqueurs d’Amérique latine, des milliers de personnes rassemblées ont acclamé et applaudi et dansé à l’annonce de la victoire du site Mexicain ainsi qu’à à Rio de Janéiro et au Pérou.
L’Unesco cependant ne reconnaît pas officiellement ces  nouvelles « Merveilles » estimant qu’elles n’avaient pas été élues par un vote réellement populaire et que cette opération est un « coup » événementiel et médiatique qui peut nuire aux sites classés »…ce qui en soi n’est pas tout à fait faux, car la plupart des habitants de la planète, même ceux qui pratiquent internet n’étaient pas au courant ! (moi-même d’ailleurs, qui vous parle…), de plus cet événement à été le prétexte à un immense show télévisé réunissant 1,6 milliard de téléspectateurs dans plus de 170 pays…
    Résumons pour mémoire le rôle de L’Unesco, en rappelant que les débats sont publics et il existe des comités de presse qui font état de l’avance des avancées des candidatures :
La mission principale de la liste du patrimoine mondial est établie par le Comité du patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) et de faire connaître, de protéger les sites que l’organisation considère comme exceptionnels.
 Les critères de sélection sont :
« 1, Représenter un chef-d’œuvre du génie humain, 2, témoigner d’un échange d’influences considérable pendant une période donnée ou dans une aire culturelle déterminée, 3, apporter un témoignage unique ou du moins exceptionnel sur une tradition culturelle ou une civilisation vivante ou disparue, 4, Offrir un exemple éminent d’un type de construction ou d’ensemble architectural ou technologique ou de paysage illustrant une ou des périodes significative(s) de l’histoire humaine, 5, être un exemple éminent d’établissement humain traditionnel, 6, être directement associé à des événements ou des traditions vivantes, des idées, des croyances ou des œuvres artistiques et littéraires ayant une signification universelle et exceptionnelle, 7, représenter des phénomènes naturels ou des aires de beauté naturelle d’une importance esthétique exceptionnelle, 8, être des exemples éminemment représentatifs des grands stades de l’histoire de la terre, 9, être des exemples éminemment représentatifs de processus écologiques et biologiques en cours dans l’évolution et le développement des écosystèmes et, 10, contenir les habitats les plus représentatifs et les plus importants pour la conservation « in situ » de la diversité biologique.
  
 Comme on peut le constater, l’ouverture d’esprit et de choix est conséquente.
Et, pour finir, «  L’UNESCO s’efforce de respecter un équilibre entre continents dans la localisation du patrimoine mondial. »
    Toute la question est là !
Parmi les 850 sites qui ont été reconnus par L’Unesco protégés par 184 pays,  force est de constater que si l’Europe et l’Amérique du Nord obtiennent 49% du patrimoine, l’Afrique ou les pays Arabes n’en obtiennent que 9% et 7% !
    À ce stade de l’analyse,  plusieurs questions s’avancent :
L’organisation des Nations unies est-elle suffisante pour représenter une vision « objective » dans les critères de choix ?
Est-ce utile de mettre en compétition des sites et des réalisations humaines, comment les estimer à leurs justes valeurs ?
Et, d’une manière plus concrète, pourquoi choisir le Christ rédempteur plutôt que le site d’Angkor ? Le Colisée plutôt que l’Acropole  ou certaines cathédrales Européennes ? Quel est le but réel de cet appel au vote ?
Est-ce un besoin de braquer l’intérêt sur la fragilité du patrimoine mondial ou de parvenir à réaliser de mercantiles buts touristiques et des opérations financières ?


On consacre plus de temps et d’argent à conserver les sites, ce qui a bien sûr des conséquences positives sur l’économie et le prestige de certains pays en termes de retombées de croissance et de maintenance des techniques et des valeurs traditionnelles, et opère une stimulation sur la vie sociale en apportant des aides de la part des banques pour financer des travaux de rénovations. Pourtant pour accéder à cette possibilité d’être choisi et monter un dossier valable, il faut trouver les fonds nécessaires, car l’Unesco n’accorde pas d’avances et de subventions conséquentes pour rivaliser avec les pays riches ! Ce qui démontre son caractère arbitraire, même si il existe un « fond » de financement pour encourager les candidatures des pays pauvres.
 De plus, le risque que ces sites deviennent des sortes de « Disneyland » du patrimoine mondial est à prendre en compte, comme, par exemple à Petra où des hôtels fleurissent autour du site, dégradant sa particularité sauvage et au Macchu Pitcchu où les vendeurs de sandwichs et autres sodas envahissent ce lieu mythique, est  à considérer ainsi que le danger de Muséification des villes, en style « Moyen Age » douteux,et pour finir,  les sites sont de plus envahis par les touristes. L’Unesco se réserve d'ailleurs le droit, pour préserver les vertus des sites, de les rayer du classement, il existe ainsi une « liste noire » à côté de celle des candidatures.
     Pour tenter de conclure ce vaste et épineux sujet, même si cette classification peut sembler par certains aspects à la fois douteuse et arbitraire, il faut prendre en considération le fait que pour certains pays c’est souvent le seul moyen de mettre en lumière leurs problèmes sociaux et économiques.
    Il faudrait peut-être concentrer les efforts à «  l’urgence », tenter de la définir de manière équitable parmi tous les continents et pays du monde et ne pas limiter le nombre des « Merveilles » à sept, même si ce nombre revêt une valeur de symbole ?
Conclusion : Pourquoi finalement ne serait ce pas  la terre elle-même sur laquelle on porterait toute l’attention et toute l’énergie, vu la nécessité urgente et vitale de la respecter avant toutes autres merveilles et de la considérer, enfin, comme « La » Merveille des merveilles ?!
Françoise de Céligny



Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Vendredi 29 juin 2007
QUEL CHANTIER !

MONUMENTA 2007
Anselm Kiefer
« Chutes d’étoiles »
Au Grand Palais.

    Il s’agit bien d’une chute en effet, mais pas céleste, une chute que l’on dit souvent libre et qui s’écroule comme une évidence déprimante et excessive dans ce lieu si aérien qu’est le Grand Palais, si justement lui, ouvert vers l’infini au travers de ses magnifiques transparences.
     Cette « Performance », d’Anselm Kiefer si mal nommée, et qui est annoncée  comme : « Un défi artistique exceptionnel » écroule ses masses de tours et de maisons nous proposant selon sa définition : «  d’habiter des lieux où la matière et les signes se rejoignent où l’homme, la religion et l’histoire forment un tout indissoluble »…
    Quel programme !   
    Surtout quelle ambition ! Anselm kiefer pense, en toute simplicité, qu’à lui seul il va résumé cette complexité que constitue la place de l’homme dans l’univers et ses rapports subtils et complexes qu’il entretient depuis des siècles avec ce que l’on nomme Dieu, sans oublier les tragédies si terriblement humaines qui jalonnent son existence, par cette accumulation de matière avec le désir secret qu’elle écrase de son poids une culpabilité chronique liée au passé de son pays natal :l’Allemagne. Cette manifestation est dédiée à deux artistes célébrant la mémoire de l’histoire juive : le poète Paul Celan (1920-1970) et la poétesse Autrichienne Ingeborg Bachman (1926-1973). Il ne s’agit pas ici, de remettre en cause le sujet et les motivations qui animent Anselm Kiefer, mais bien la manière de l’exprimer, ce qui en somme est l’essence même de la question de l’art. Il mise sur une grandeur qui n’atteint malheureusement pas le sublime. Sans tomber dans une analyse qui à peur d’être dérangée dans ses habitudes esthétiques rassurantes, le choc ressenti n’est pas celui d’une prise de conscience intérieure mais celui d’un malaise face à cet excès de misérabilisme primaire. Au lieu de servir son sujet, il le dévalorise en le privant de la pudeur qu’il mérite, même si son intention, guidée par un sentiment de réparation, n’est pas en lui-même condamnable.
    Anselm Kiefer tente donc, avec ce projet ambitieux, de créer une sorte d’art total, englobant des notions si vastes, qu’il perd cette élégance minimum de l’art, celle-là même qui doit suggérer et non démontrer, indiquer et non imposer, évoquer et non expliquer. Ce déploiement d’arguments en béton, armé d’une réalité si réaliste et d’un message si annoncé, perd tout son potentiel sensible, incapable de communiquer la moindre émotion véritable, si infime soit-elle …
    Pour du lourd, c’est du lourd !
    C’est surtout une démonstration de moyens techniques, du niveau du chantier de construction, qui tente de s’assimiler à un geste artistique en misant son joker sur le monumental à tout prix. Hélas, il ne suffit pas d’agrandir, d’alourdir la matière pour que le reste, l’âme, la finesse, suivent.
    Si cela restait à démontrer, Kiefer l’a fait.
Cette surabondance de volume et d’occupation de l’espace correspond à un désir de  grandeur suspecte, animée d’intentions personnelles boursouflées d’orgueil. Sa démonstration tonitruante souligne à traits grossier ce qu’il faudrait murmurer en douceur, tente d’exister par son gigantisme outrancier à grand renfort de moyens techniques brutaux maniés à la grue et au prix fort (dont il serait par ailleurs très instructif de connaître le montant exact), pour mieux cacher des incapacités créatrices plus abruptes et plus opaque que l’opulente montagne de plâtre et de ciment employée pour servir la démesure de l’œuvre.
    Cet événement, « …de dimension internationale… », nous dit-on, n’en est finalement pas un, et souligne, s’il fallait encore le faire, les dérivations d’une certaine forme d’art contemporain, empêtrée dans son souci de se faire remarquer pour créer une « Surprise » afin de solliciter l’intérêt des médias, véritables dieux de notre époque. Cette attitude mettant l’accent sur le culte de la matière sans parvenir à préserver le souffle de l’esprit, confirme une tendance qui consiste à se pencher de plus en plus dangereusement sur le gouffre béant d’un nihilisme artistique inquiétant.


Françoise de Céligny

Du 30 mai au 8 juillet 2007
Nef du Grand Palais
Porte principale Avenue Winston Churchill
75008 Paris
www.grandpalais.fr
www.monumenta.com
   
        


Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Samedi 19 mai 2007
SOYONS REALISTE, DEMANDONS L’IRRÉEL…

Le « Nouveau Réalisme » Au grand Palais Du 28 mars au 2 juillet

    C’est Pierre Restany, critique d’art qui baptisa le mouvement des « Nouveaux Réalistes » au milieu des années 1960, au moment où la société s’inscrivait dans un processus d’industrialisation qui s’accélérait, créant un motif d’inquiétude et de création pour certains artistes et penseurs. Le mouvement fut bref et intense, et exprima une volonté d’enregistrer et de dénoncer les effets d’une consommation excessive. Ce sont ces motivations qui ont inspiré les « Poubelles « et les « Accumulations » d’Armand, les « Compressions » de César et les « Empaquetages » de Christo, pour ne citer qu’eux ; les   "Machines infernales » de Tinguely et les « Monochromes bleus » de Klein s’inscrivant dans une démarche à la fois plus folle - pour Tinguely- et plus conceptuelle – pour Yves Klein.

Cette rétrospective souligne l’élan réactif surgit alors face à l’emprise d’un matérialisme vorace naissant,  et rappelle à notre mémoire son caractère de défi teinté d’un humour récurrent. Pour mieux apprécier la signification de ce mouvement qui dura environ trois années, il s’agit de définir cette brièveté et cette intensité, car toute la portée de son message - s’il y en avait un-, s’y trouve. Les nouveaux réalistes se situent sur le plan événementiel en exprimant les travers et les contradictions d’une société axée autour de la matérialité, ils dénoncent, désignent, accentuent les aspects démesurés par un visuel, à la fois tonique et inventif, utilisant les objets de cette consommation en les détournant au moyen de collages ou en intégrant à leurs composition des détritus, des plastiques etc. Ces procédés esthétiques peuvent s’assimiler à une démarche d’une sorte de journaliste qui ne se contenterait pas de regarder et de constater mais de prendre parti en s’engageant. L’artiste est ici un témoin à la fois victime et acteur, capable de prendre de la distance vis-à-vis de ce qu’il reçoit comme image du monde et pourtant sujet à son influence. Cette démarche, loin de rester un mouvement à part perdure dans la pensée et l’art de beaucoup d’artiste et designers contemporains. Mais, la question que pose ce mouvement d’une manière plus fondamentale est la définition du statut même d’artiste. En effet, être le reflet, même en terme de « réaliste critique » de son époque suffit-il à définir sa qualité de créateur ? Y aurait-il deux manières de se situer en tant qu’artiste face à son époque ?

En premier lieu, une manière de témoigner, dénoncer, exprimer un ressenti impulsif face à l’immédiat, désignant un art assujetti à l’urgence. Et, en deuxième lieu, une autre attitude qui prenant de la distance et une altitude vis-à-vis de la réalité immédiate choisissant de rester en dehors de toute polémique, refusant de céder aux modes et aux dictats de l’actualité, se situant ainsi dans autre espace-temps créatif. Cette dernière optique permettant de choisir une distanciation plus élevée créant des liens avec un temps « en dehors du temps », dans une relation privilégiée avec ce qui s’accomplit dans le secret de l’inspiration. L’art se situant alors au-delà d’une réaction épidermique et instinctive, dans une pensée qui prend sa source au sein d’un courant circulant dans des couloirs aériens et spirituels libres de toute interférences liés à l’époque. Chacun, les adeptes du réalisme entre provocation et dénonciation et les autres ayant leurs places dans le contexte artistique, mais aucun ne pouvant prendre la place de l’autre et rien ne permettant de les confondre entre eux. Un art commun en somme a deux vitesses, l’un suivant la vitesse de la lumière sans limites, orienté vers un infini et l’autre résolument tourné face aux lumières de son temps. Il ne s’agit pas, bien sûr, de choisir entre l’une ou l’autre de ces expressions artistiques, ce choix serait incongru et arbitraire, mais de les définir exactement pour ce qu’ils sont afin de ne pas favoriser une confusion mettant tout le monde dans le même sac, ou pire, d’exclure certains de la scène artistique contemporaine, sous prétexte justement de privilégier la notion de contemporanéité et d’immédiateté à tout prix. Ce qui semble parfois caractériser l’ensemble du milieu de l’art actuel. Même si les nouveaux réalistes malgré la distance du temps apparaissent toujours porteurs d’une réflexion d’actualité, le matérialisme étant aussi présent aujourd’hui qu’hier, ils restent cependant toujours témoins de l’actualité en tant que tel. Le temps, justement, sage conseiller, a souvent démontré les erreurs d’appréciation dues à cette prise de position directe dans des choix animés par les besoins spéculatifs et désirs de créer l’événement. Ainsi des artistes portés au pinacle, se retrouvent vite délaissés, et certains niés de leur vivant, s’inscrivent dans la noblesse de l’histoire de l'art…

Il ne faudrait donc pas perdre de vue une irréalité elle aussi essentielle au profit d’un réalisme tant courtisé pour les occasions de critique et de facilité graphiques et conceptuel qu’il distille. Quand le but du réalisme est par réaction épidermique de démontrer les limitations des apparences, il souligne dans le même temps la nécessité artistique de plonger au cœur du réel, non pour en faire surgir ses dangers et ces incompétences, mais pour puiser à une autre vision, plus intemporelle de la réalité, sensible et inspirante, seule capable d’étancher notre soif de percer les mystères qu’il recèle.

 Françoise de Céligny

Galeries nationales du Grand Palais Entrée Square Jean Perrin 75008 Paris Horaires : Tous les jours sauf le mardi de 1Oh à 20h et le mercredi de 10h à 22h ( fermetures des caisses : 45 mn avant). Prix d’entrée : Tarif plein : 10 euros ; tarif réduit, 8 euros www.rmn.fr/galeriesnationalesdugrandpalais/
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Samedi 24 mars 2007
JEAN-PHILIPPE DOMECQ
L’insoumis.


    Avec une élégance d’esprit rare, Jean-Philippe Domecq tente de pointer la vivacité de sa réflexion sur «  La situation des esprits » et sur l’art contemporain au milieu d’une cacophonie culturelle médiatique pesante qui finalement révèle et renforce la puissance et l’urgence de ces propos.
    Ne désirant en aucun cas participer au vacarme des discours ambiants, il préfère le murmure intense de ses écrits. Auteur de nombreux ouvrages sur l’art, essayiste et romancier, il a, comme le souligne Eric Naulleau dans le livre «  La situation des esprits », :
« Le courage de dire et d’écrire « ce qui ne va pas », dans le climat culturel actuel ».
Ce à quoi il répond:
« Courage », sûrement pas, tel que je crois me connaître, mais sentiment d’étouffer, de manquer d’air, oui ». Il constate que nous sommes  « au creux du plus creux » d’une  « oppression culturelle, et que cela commence à durer ».
Sur le sujet de l’art contemporain, il constate que cela fait : « …Bientôt un siècle que l’on se réclame du geste dadaïste de Marcel Duchamp, entraînant avec lui la surévaluation du statut de l’artiste en paraissant réduire l’art à une intention ».
Il dénonce : « L’emprise d’une pensée « désormais », qui tient l’œuvre pour   « désormais négligeable », puisqu’elle est tenue pour une notion périmée, elle peut donc être minimale, d’une inventivité réduite à l’extrême, elle n’existe que par l’artiste qui la propose en vertu de sa « démarche ». Ainsi le ready-made, œuvre iconoclaste entre toutes, a conduit à faire de l’artiste une icône sans œuvre et même sans art, car on ne peut dire que la situation crée par les interventions d’un Buren, d’un Raynaud ou d’un Serra (par exemple) soient d’une folle créativité pour l’œil et l’esprit ».
Il constate que : « La signature de l’artiste s’est peu à peu autonomisée sur le marché de l’art, et est devenue un critère d’évaluation (on achète d’abord la signature), et, désormais depuis les épigones de Duchamp, on a l’œuvre réduite à un signe minimal, un objet logo, qui vaut signature en soi ».

    Lors de notre rencontre, il m’est apparu se tenir à la bonne  distance de son engagement de penseur, de sa capacité d’étonnement et de sa passion d’écrire.
Univers des Arts : « Pour vous définir, vous préférez le terme insoumis à celui de rebelle ? »:
Jean-Philippe Domecq : « Je cherche avant tout à ouvrir le débat ; dans la mesure où j’ai rencontré tant de bêtise, tant de censure, j’enseigne la littérature, pour ne pas avoir à vivre de mon écriture, pour pouvoir rester libre ; je ne sais pas si je suis un bon professeur, mais ce que j’aime,   je le transmets… »
U.A : « Vous avez exercé la peinture ? »:
J.P.D. « Oui, pendant des années, ce qui me permet peut-être d’avoir une vision sur l’art de l’intérieur, de l’avoir éprouvé ».
U.A. : « Quel regard portez-vous sur l’art contemporain ? » :
J.P.D. :  « L’art contemporain ne ris pas, il ricane, et j’ai constaté en observant les gens sortant de certaines expositions en vues, qu’ils avaient tous le sourire autorisé, averti, de ceux qui sont prêts à tout admettre, à  accepter toutes les provocations, de ceux qui en sont, il ne s’agit pas, « d’être ou ne pas être », mais, «  d’en être ou de ne pas en être » et,  observent le rituel d’une appartenance à une élite, à un cercle, un club ».
U.A. : « Qu’est-ce que vous entendez par « pensée désormais » ?:
J.P.D. : « Cela définit le regard que notre époque porte sur elle-même depuis une vingtaine d’années ; c’est-à-dire un formidable narcissisme historique qui fait croire aux gens que nous vivons en tous points une époque exceptionnelle. Cela se traduit par le fait que pour juger de ce qu’elle produit, notamment sur le plan artistique, il faut absolument s’arracher à ce qui fût auparavant. Cela a donné cette religiosité du contemporain. On veut absolument être contemporain, et l’art a pour tâche, dans sa partie dominante de définir l’extrême contemporain, salué par les critiques. Le contemporain a remplacé d’autres ressorts, comme le beau, le sublime, pour ma part je préfère l’intense. L’intense est commun à tout ce que les hommes ont tenté de nommer autour de ce « je ne sais quoi » qu’est la création. Pour remplacer ce terme « fourre-tout » de contemporain je propose un autre terme, « le récent art », même si cette expression peut elle aussi se révéler déjà passéiste ! Du temps des impressionnistes, on pouvait comprendre le concept d’académisme car il signifiait clairement que l’on voulait rester dans le style d’Ingres cinquante ans auparavant, mais aujourd’hui,  en conservant le ready-made d’un ready-made par rapport à Duchamp, alors que Duchamp a fait son office,  on se situ dans un académisme qui n’est plus un académisme passéiste, mais un académisme de l’avenir, en maintenant ainsi un présent tellement exceptionnel dont on ne doit surtout plus reprendre le moindre ressort de ce qui a constitué celui de l’art « d’avant ».
U.A. « Et pourtant l’histoire de l’art a démontré que tout ce qui était  officiellement approuvé par une époque n’est pas forcément resté dans l’histoire… »
J.P.D. :  « La spécificité de notre époque fait que l’on a toujours un académisme du passé et un nouvel académisme du récent. Il faut non pas être «  moderne », comme le disait Rimbaud, mais contemporain, c’est une notion conceptuelle. Même si cela fait partie du contemporain qu’il n’y ait pas de canons esthétiques dominants, que tout soit permis, il existe une grille arbitraire résultant d’une opposition entre art académique et art vivant,   ce qui, en imposant des interdits,   occulte une vision saine sur la spécificité de l’art actuel. On arrive ainsi aux propos barbares de Buren  « Atteindre le degré zéro de la peinture » ou « L’art de tout temps a été vain » et qui déclare sa réalité en véritable « Attila » ! Mais si on dit cela, on nous accuse d’un « retour à la peinture… Je ne suis pour aucun retour ! Mais je ne veux pas m’associer à une reproduction du négatif car alors on se place dans un « révoltisme » systématique. L’insoumission me semble être la bonne attitude, car elle évite le piège d’une rébellion quasi professionnelle, teigneuse et syndicalisée !
U.A. : «  Toutes ces polémiques ne révèlent-elles pas une perte de sens et de contenu ? » :
J.P.D. : «  Nous vivons sous le régime du tout et tout de suite, d’une fin d’histoire, la planète étant devenue un immense marché ; parions que nous sommes dans une phase transitoire de l’individu, l’art n’étant que le radar de ce symptôme d’individualisme extrémiste d’un art contemporain qui se prend pour le temps. »
U.A. : « C’est un temps de décadence ? » :
J.P.D. : «  Je dirais plutôt un temps de dépression. Qui peut juger de la décadence ? De plus ce terme est utilisé par les réactionnaires, ce qui n’est pas mon propos. Nous sommes dans un véritable trou d’air. »
U.A. « Pouvons nous avoir encore un espoir ? » :
J.P.D. « Evitons cette opposition entre espoirs et désespoirs, la vie est un combat  de chaque jour, il faut donc parier que l’individu dans sa forme actuelle va être ennuyé de lui-même et va donc retrouver au fond de lui le désir de son humanité et d’universalité. En ce moment des artistes vivent cette exigence de toujours : la conscience de la vie et de la mort, il faut juste que se taisent les bruits parasites afin d’entendre  l’œuvre qui a une exigence intérieure par elle-même, c’est à elle qu’il faut donner la parole, à ce « quelque chose » qui reste énigmatique, qui est le propre de l’intensité et qui ne peut mourir… »
U.A. : « La vie est plus forte que la vie… » :
J.P.D. : « La  magie plus puissante que l’espoir…Il faut la suivre, en avançant, un pas dans le vide, un pas dans le plein… »
U.A. : «  Le fil du funambule… »
J.P.D. : « Oui ! Qui préserve de la pensée unique,  commune, ou de la prise de pouvoir intellectuelle, afin de se maintenir dans la « chair vive », tant qu’il y a ce travail-là, la société palpite… »


En effet, Monsieur Domecq, en vous écoutant, en vous lisant  on se sent vivre dans le vif, dans le vivant, on accède à une complicité d’esprit créative qui nous rassérène et favorise cet état de conscience « Apache », selon votre expression, que vous revendiquez et dont vous êtes la subtile et réconfortante incarnation.

Françoise de Céligny

Du même auteur :
Artistes sans art ?, Editions Esprit, 1994 ; 2e éditions : Pocket
« Agora », 1999 ; 3e édition :10/18, 2005
Misère de l’art, essai sur le dernier demi-siècle de création, Calmann-Lévy, 1999
Une nouvelle introduction à l’art du XXe siècle, Flammarion, 2004
Et, des romans, essais et récits à découvrir…

  
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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