Jeudi 2 novembre 2006
L'ART DE SEMPÉ

UN PARADIS, PAVÉ DE «MULTIPLES INTENTIONS»

    S'il existe une attitude «Olympienne», il faut maintenant ajouter à notre vocabulaire, celle de «Sempéienne». En effet, rencontrer J.J. Sempé, c'est approcher une certaine manière de vivre et de regarder le monde. Sans cesse en état d'éveil, il laisse transparaître, à son insu, une élégance mêlée à une timidité attachante. Il se dessine derrière un regard curieux, mobile, aux éclats d'intelligence et de gentillesse vraie. Ses gestes précisent sa pensée et soulignent son sentiment éternel d'être un passant un peu dépassé dans ce monde de bruits et de fureurs…

Une inquiétude persistante l'a maintenu éloigné des pièges de cette «satisfaction», redoutable ennemi des créateurs. Il doute; de lui, de sa technique, de sa capacité de réussir encore un dessin… Il semble parcourir sa vie en filigrane, à l'image du trait vibrant et sensible de ses dessins. Il suggère, frôle, respire, hume la réalité des choses et des gens, comme si il s'excusait de ne pouvoir s'empêcher d'y voir la dérision et l'humour. Car avant tout, c'est ce penchant naturel qui le dépeint le mieux, cette capacité à saisir l'infime détail essentiel qui fait basculer toutes les situations, dans la tendresse des faiblesses si humaines. Son œuvre (il me pardonnera je l'espère ce terme audacieux!) est une respiration, un souffle d'air pur nécessaire, plus encore, vital. Peut-on imaginer, en effet, nos vies, nos lectures, sans un dessin ou une pensée de Sempé ?… Ah, vous voyez!

Dans Paris où il aime se promener sans fin, on pense souvent à lui, on remarque ça et là des détails , des attitudes, alors on se souvient d'un dessin, d'une légende et la magie opère son charme… C'est le propre des créateurs de nous faire mieux regarder les choses. Le regard vif de Sempé ravive le nôtre avec une délicatesse silencieuse et espiègle, sans heurt, sans colère, sans dureté, juste avec la distance nécessaire…
    Un après-midi ensoleillé, j'ai rendez-vous avec ce poète-magicien au jardin du Luxembourg, bien sûr… Il m'accueille d'un grand signe de la main… bonjour… bises…
    Je ne le laisse pas respirer une seconde, je sais qu'il risque de s'échapper a tout moment!


Françoise de Céligny: Qu'elles sont vos émotions en Art ?:

Sempé: J'aime découvrir les choses qui me plaisent au hasard, je me laisse guider par l'émotion. je n'aime pas particulièrement les grandes manifestations. A mon arrivée à Paris, j'étais jeune, je suis tombé sur un Raoul Dufy et un Fernand Léger, je m'en souviens encore aujourd'hui. J'aime les petites galeries. Un jour, par la vitrine de l'une d'elles, j'ai vu un Marquet, des maisons et des toits de Paris, et cela a été une vraie surprise ! J'aime une grande
quantité de gens, aussi ai-je du mal à fixer ma préférence.

F.C.: Achetez-vous de temps en temps des œuvres d'art?

S.: Les choses que j'adore en peinture sont tellement chères que même en travaillant trois vies, je ne pourrai pas me les offrir, en revanche, j'ai acheté beaucoup de dessins .

F.C.: Quels sont vos sentiments à propos de l'art dit contemporain ou avant-gardiste, comme les tendances du Palais de Tokyo, par exemple?

S.: Je n'ai pas trop d'idées là-dessus, je suis un peu rétrograde. Je rêve qu'une petite galerie va découvrir un peintre , mais je ne sais plus si c'est encore possible ! Dès l'âge de 16 ans, je me considérais déjà complètement largué; je me sentais en décalage, et cela n'a fait que se confirmer au fil du temps. J'avais une certaine lucidité quand j'étais jeune!

F.C.: Pensez-vous qu'il y a un goût en Art?

S.: Il y à surtout une culture personnelle…je crois que l'on parle trop… c'est ce dont je me méfie beaucoup, car je me laisse facilement convaincre (et d'ailleurs j'en suis convaincu !) que je suis très en retard. Qu'on me le dise ne me dérange pas, mais je préfère découvrir les choses peu a peu, si tant est que j'en sois capable ! Si j'avais vu «les demoiselles d'Avignon», de ce brave Mr Picasso en son temps, rien ne peut me prouver jamais que j'aurais été ébloui, comme tout le monde est ébloui maintenant!

F.C.: Vous m'avez demandé un jour si je rêvais…

S.: C'est une maladie chez moi

F.C.: Une saine maladie! on peut l'attraper sans risques!

S.: Je ne pense pas que cela soit une névrose, plutôt un penchant qui ne me facilite pas la vie en société!

F.C.: Cela facilite peut-être la vie en création ?…

S.: Peut-être…

F.C.: C'est votre talent de savoir vous évader, et de transmettre la poésie recueillie lors de cette évasion… Vous êtes «monté», à la capitale, de Bordeaux ?

S.: C'était mon rêve…

F.C.: Avez-vous été dans des écoles de dessin ?

S.: Non. En général, quand je dis la vérité on
ne me croit pas. Très jeune j'ai cherché du travail dans n'importe quoi et n'en ai pas trouvé. Alors j'ai essayé quelque chose avec un crayon et un papier et je me suis obstiné. J'ai eu de la chance, ou de la malchance, ou de la chance de ne pas trouver de travail, et j'ai continué à dessiner par nécessité, pour payer ma chambre d'hôtel

F.C.: Comme quoi la nécessité peut créer une destinée !

S.: Cela serait prétentieux de dire que cela m'a réussi, en restant modeste, bien sûr ! Vous savez, quand on reste enfermé chez soi à dessiner on ne se rend pas compte que l'on est autre chose que cette personne derrière sa table à dessiner…  en train d'essayer de faire quelque chose, avec beaucoup de difficultés, on n'en est pas conscient je viens de terminer un livre, et maintenant, je suis très angoissé, car je me dis qu'il faut que je continue, pire que ça: suis-je
capable de continuer ce en quoi je suis très ordinaire…

F.C.: La remise en question fait avancer…

S.: Je ne sais pas trop ce que cela veut dire...

F.C. : Parfois, sans avoir des moments d'euphorie...

S.: J'ai des moments d'inconscience!

F.C.: Vous travaillez de mémoire, sans documents ?

S.: Oui. Même pour un sous-marin, un costume Louis XV…

F.C.: Vous attaquez un costume Louis XV de mémoire!

S.: Oui, mais je fais n'importe quoi!

F.C.: Vous aimez beaucoup les vélos!

S.: Je n'en fais plus depuis les fameux couloirs, j'ai trop peur, je ne peux plus me faufiler, ni m'échapper…

F.C.: Mais vous les observez toujours…

S.: Ah oui. J'ai demandé un jour à un grand physicien, prix Nobel, de m'expliquer comment on tient en équilibre sur un vélo, il a réfléchi et il m'a dit «c'est très compliqué» alors je lui ai dit «tu vois si quand je te demande quelque chose de très simple, c'est très compliqué, comment veux-tu que je m'évertue à essayer de comprendre la fameuse théorie d’Einstein! Que je ne comprendrai jamais… mais c'est une fascination pour moi l'équilibre...

F.C.: Et pourtant vos observations sont si justes, comme par exemple, cette jeune femme à vélo qui retient sa robe qui vole, avec sa main…

S. : Je ne l'ai pas vue en fait, enfin je l'ai vue sans la voir. Quand on dessine les choses, on se rend compte que l'on se met à les regarder…je me souviens de cette phrase d'un auteur qui était épinglée dans l'atelier de mon ami Savignac: «contrairement à ce que l'on croit, ce n'est pas l'oeil qui guide la main, mais la main qui guide l'oeil». C'est la main qui va vous obliger à regarder les choses. Si vous regardez attentivement mes dessins, vous verrez que c'est bourré d'erreurs… notamment, j'ai fait un livre sur les musiciens et beaucoup d'amis musiciens m'ont fait remarquer que j'avais fait des fautes sur les instruments et particulièrement les anches des saxophones, que je faisais systématiquement à l'envers. Maintenant si je veux en refaire une, je regarde sur mes anciens dessins pour faire le contraire!

F.C.: Vous ne prenez jamais de croquis sur le vif?

S.: Non, jamais. Le seul croquis que j'ai jamais pris c'est pour un panneau d'interdiction de stationner; je ne savais plus si la bande allait de haut en bas, partait de la gauche ou de la droite.

F.C.: Vous cherchez avant tout à retranscrire ce qui vous touche.

S.: Oui, c'est essentiellement émotionnel.

F.C.: Vous avez besoin de la tranquillité de votre appartement pour travailler ?

S.: Je suis d'un tempérament très actif, et pour dessiner il faut rester chez soi, ce qui est très désagréable.

F.C.: Le sentiment extérieur peut parfois primer sur l'état créatif… votre manière d'opérer vous maintient en harmonie avec ce qui vous entoure

S.: J'aimerai bien!

F.C.: Vous ne négligez pas les bons moments à vivre…

S.: Parfois je suis obligé de m'en priver pour travailler! Je me méfie beaucoup de moi, je sais que quand je sors, il m'est difficile de rentrer!

F.C.: Être artiste, c'est aussi se mettre en état de participer à tout ce qui se présente à soi…

S.: Toutes les théories s'affrontent, je ne sais pas vraiment, je ne me pose pas beaucoup la question...

F.C.: Pour rester en état créatif il faut rester ouvert à ce qui se passe dans la réalité ?

S.: Ouvert oui. Mais aussi fermé à beaucoup de choses.

F.C.: Il faut donc une certaine discipline...

S.: Je dirai une fuite. Car pour moi la discipline, philosophiquement parlant, est aussi une façon de fuir…

F.C.: Il faut tenter de rester en équilibre, c'est une manière de vivre. ,

S.: Chacun à sa manière, les musiciens agissent différemment, j'aurai préféré être musicien!

F.C.: Êtes-vous amateur de jazz?

S.: Pas seulement; de toutes sortes de musiques.

F.C.: Vous écoutez de la musique en dessinant?

S.: Pas toujours, j'en écoutais beaucoup, maintenant j'ai de plus en plus besoin de silence… Le calme est de plus en plus difficile à trouver…

F.C.: Vous préférez travailler dans le calme?

S.: Si je suis honnête, je vous dirai que je ne sais pas. Un jour j'aime le silence, un autre j'ai besoin d'animation, un jour je vis en retrait et puis je décide qu'il faut que je me mélange à l'existence, je ne sais jamais très bien…

F.C. : C'est peut-être bien de ne pas savoir…

S.: Je ne sais pas si c'est bien de ne pas savoir mais je sais que je ne saurai jamais très bien!

F.C.: Dans un article. vous avez dit: «Je ne suis pas Michel-Ange, j'ai besoin d'encouragements!»

S.: Oui, mais peut-être que Michel-Ange en avait besoin aussi!

F.C.: J'ai trouvé cette affirmation très sage car à votre niveau de carrière vous pourriez avoir une certaine tranquillité d'esprit, ce qui n'est pas votre cas.

S.: Vous savez, tout peut s'arrêter très rapidement! je crois qu'il faut avoir atteint un niveau… on va dire enviable de bêtise, pour
s'imaginer que l'on est quelqu'un ou quelque chose…

F.C.: Certaines personnes pourraient en prendre de la graine!

S.: Quand on est un humoriste, c'est difficile de se sentir arrivé quelque part. Certaines personnes manquent peut-être particulièrement d'humour.

F.C.: Quand on capte l'humour dans la vie, il faut aussi l'avoir par rapport à soi-même.

S.: Oui, ce qui n'arrange pas toujours les choses! Mais c'est préférable…

F.C.: Fréquentez-vous le monde des artistes?

S.: Non. je ne vois pas beaucoup de monde, chaque fois que j'ai une décision de cette sorte à prendre, la première idée qui me vient à l'esprit c'est: «écoute ! il vaudrait mieux que tu travailles!». C'est comme cela pour tout ce qui me tente : une ballade, un match de foot; il m'arrive aussi de rester chez moi et de ne rien faire !

F C.: Un fond de culpabilité?

S.: Oui, sans doute, je le sais, mais je n'en suis pas conscient je travaille énormément, pour un résultat qui m'accable. Quand pour mon exposition, j'ai vu tous les dessins que cela représentait, je me suis dit : «tant de travail pour faire un livre !» Alors, je suis affolé car comment faire pour en réussir un autre ?

F.C.: L'avis de vos confrères est-il important ?

S.: Il n'y a plus beaucoup de dessinateurs humoristes, je regrette beaucoup cette époque, ils m'avaient accueilli si gentiment, je les aimais beaucoup. Les dessinateurs de presse se font rares aujourd'hui, c'est dommage. J'avais quelques copains américains mais ils meurent aussi, cela commence à m'agacer…

F-C.: Vous menez en parallèle une carrière outre-Atlantique. Vous avez fait de nombreux dessins pour le «New Yorker», journal estimable et estimé, dont de nombreuses couvertures…
(alors, brusquement arrive le moment redouté)…

S.: Vous n'allez pas m'en vouloir, mais j'ai un rendez-vous, je vous avais prévenue, on se revoit bientôt… (sourires, au revoir…)

Et me voilà témoin de ce qu'il vient de m'avouer. Il file! Je me retrouve un peu bête sur ma chaise du Luxembourg à voir des «petits Sempéiens» partout, frustrée de n'avoir pas pu savourer encore un peu cet échange où la profondeur d'esprit s'ajoute à une malice, douce, subtile… heureusement, il y a encore du soleil…
Pour compenser mon insatisfaction, je m'offre un thé à la buvette. Le serveur me demande «et avec votre thé, que prendrez-vous?» Et je m'entends répondre en souriant: «un nuage de Sempé s'il vous plaît!» Pour ce sourire, et pour votre talent, merci beaucoup... merci monsieur… Vos «multiples intentions» nous vont droit au cœur.


Le livre: «Multiples intentions» de Sempé est paru aux éditions Denoël, (prix: 33,50 ¢).
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Jeudi 2 novembre 2006
LA VERITABLE GALA DALI
Bertrand Meyer-Stabley
Éditions Pygmalion


Personnage essentiel et influent de la carrière de Salvatore Dali, Gala fut une femme secrète dotée d’un caractère bien trempé qui montra très jeune une volonté farouche de réussir. Dali avait un attachement profond envers elle, et lui restera fidèle jusqu’à sa mort en 1982.
Ce livre retrace sa vie et tente de déchiffrer ce qui fit d’elle la muse de deux grands artistes : Paul Eluard et  Salvatore Dali.
Une lecture édifiante.

Relié.216 pages, 15,2 x 24 cm ; Prix : 19 euros.

 


Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Mardi 31 octobre 2006
Nous apprenons ce soir avec un immense soulagement que l'artiste contemporain Jean-Pierre Raynaud a sauver ses oeuvres grâce à l'intervention spectaculaire des collectionneurs à la vente chez Christies vendredi dernier.
Ouf! On a eu chaud!

Il avait émis  la possibilité, dans un moment d'euphorie mystique,  afin de se remettre en question et de:" réinventer un nouveau vocabulaire artistique", de brûler ses oeuvres!
Il a finalement choisi, après certains conseils d'amis très très proches et sûrement fortunés, de mettre en vente ses oeuvres sans prix de réserve. Et c'est là explique t-il que réside son geste héroïque! car il n'était pas sûr du prix  final des oeuvres qui pouvaient partir à des prix  pouvant aller de 1 euros  à plus...Et...en fin de compte, suspens! C'est pour plus de 2 millions d'euros que s'est conclue la vente!
Quelle surprise!!!
Confirmation  de l'évidence, mais on a eu chaud!  Fort heureusement  et de manière totalement surprenante, les galeries, musées et collectionneurs sont venus soutenir la cote de leur artiste préféré!
Ils ont eu chaud eux aussi!
Quelle belle escroquerie commerciale! Quelle belle idée tordue pour faire monter la valeur commerciale d'un artiste!!!
A l'émission de Frédéric Taddéï  sur FR3 ce soir, lundi 30 octobre, Jean-Pierre Raynaud souligne son exploit en ces termes:
"J'ai pris un grand risque, je suis vivant, et j'en sors plus fort...c'est comme un alpiniste qui décide d'aller au sommet malgré le danger...il faut courir des risques pour en sortir vivant... Il faut qu'un artiste aille jusqu'au bout de son concept, là j'étais tout seul, comme un taureau dans l'arêne..."
Quel courage, en effet!!!
quelle aventure!!!!
Jean-Pierre veut nous faire croire qu'il ne savait pas du tout que les collectionneurs allaient le suivre et surtout sauver leurs investissements!!!
quelle prise de risque!!!
On n'en croit pas ses oreilles! Comment peut-on gober une si lamentable manipulation spéculative qui ose nous faire croire à un geste artistique téméraire!!!
Quel courage!!!
Quelle belle escroquerie artistique oui!
On prend le grand public pour des débiles capables de gober n'importe quel salade!
Et les médias suivent, trop contents d'avoir un scoop fabuleux!
D'ailleurs Raynaud joue sur cet appétit de la télévision et de la presse à faire du spectaculaire, de l'événementiel à tout prix, c'est le cas de le dire! Car à part cela où est l'art dans toute cette mascarade ridicule!!!!
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Lundi 30 octobre 2006

« LES MIRAGES DE L’ART CONTEMPORAIN »
CHRISTINE SOURGINS

    Le regard vif, l’intelligence en éveil, Christine Sourgins a perçu très jeune l’urgence d’analyser, de comprendre et de dénoncer les rouages et les abus d’un art dit «  contemporain ». Celui-ci s’approprie le prestige du titre, pour régner en maître absolu sur l’univers artistique par conséquent nombreux sont les trésors créatifs de notre époque qui sont occultés et  le public est pris en otage par une partie de l’intelligentsia, alliée à un mercantilisme effréné.   
    D’une écriture claire et lucide, Christine Sourgins explore les mécanismes complexes qui ont permis à certains cercles de se proclamer seuls habilités à définir ce qui est du domaine de l’art contemporain et ce qui ne l’est pas. Derrière leurs choix arbitraires  se profile l’emprise d’un discours conceptuel  qui refuse le compagnonnage de l’art avec l’oeil, le cœur et la main, pourtant si fécond pour l’émergence du sens de l’oeuvre . Au travers d’une analyse percutante, elle souligne la prédominance,  «  d’un faire savoir qui a parasité un savoir faire essentiel ».

Univers des Arts : comment êtes-vous arrivé dans le monde de l’art ?
Christine Sourgins. : Je suis tombé dans la peinture quand j’étais petite ! Adolescente, à l’ouverture de Beaubourg, j’ai découvert Gina Pane qui se lacérait les bras dans un geste artistique révolutionnaire, ce qui m’a fait prendre conscience d’une manière immédiate qu’il se passait quelque chose d’étrange dans le monde de l’art ! J’ai donc un peu délaisser mon projet de peintre, pour faire un détour vers des études d’Histoire et d’Histoire de l’art afin de comprendre comment on en était arrivé là. Dans mon esprit c’était un effet de mode car en fait,  l’euphorie artistique des années 80, stimulée par la spéculation , a masqué ce qui se préparait en sourdine. En continuant parallèlement la peinture, j’ai travaillé dans les musées et commencé à écrire ; la peinture étant pour moi une pratique qui demande de la maturité, exposer avant 30 ans me paraissait prématuré. Or quand je commençais à être prête, est arrivé le krach financier et la guerre du golfe, provoquant l’éclatement de la bulle spéculative de l’art. C’est à ce moment-là que l’on vit surgir des discours tous plus ahurissants les uns que les autres, traitant les peintres de chevalet de dinosaures qui ne devraient plus exister. On a vu un collectionneur, convaincu de la mort définitive de la pratique picturale, rendre ses toiles à un artiste ! J’ai donc mis ma passion de côté pour me consacrer entièrement à l’étude de ce fait de société révélateur, aux symptômes inquiétants.
U.D.A. : La réflexion a pris le pas sur la pratique…
C.S. : Oui, il m’est apparu urgent et nécessaire de comprendre et de faire comprendre cette mécanique infernale qui consiste d’abord à nier la légitimité de toute une partie de l’expression artistique  et ensuite à limiter sa visibilité auprès du public en captant, détournant, les appuis institutionnels et médiatiques. ( Voyez les FRAC, fonds d’art contemporain d’art régionaux, où la politique d’achat est apparemment diversifiée, mais la diversification se joue à l’intérieure de ce type d’art dont nous parlons). Les artistes qui ne correspondent plus aux critères établis par les officiels de l’art subissent une censure sournoise : personne ne les empêchent de peindre ou d’exposer, mais les aides, les grands médias sont employés ailleurs…Du coup ces créateurs, dont certains sont remarquables, se retrouvent  à vivoter dans une semi marginalité. Au fur et à mesure de mes investigations, j’ai constaté les ravages d’un discours intellectuel qui ne sert pas seulement à occulter une partie du panorama artistique actuel. Car ce discours et la démarche transgressive qui l’accompagne sont enseignés aux enfants. Si cela continue nous aurons de jeunes générations aveugles et sourdes à leur propre patrimoine. L’art dit « contemporain » est une transgression de l’art qui a mal tourné (certains artistes en arrivent à travailler avec de la chair humaine prélevée dans les morgues !): c’est devenu un art de la transgression.
U.D.A. : Vous parlez dans votre livre du véritable séisme qui s’est opéré dans l’art avec l’intervention de Marcel Duchamp…
C.S. : En effet, tous les discours se réfèrent de près ou de loin à Duchamp ; il faut distinguer d’ailleurs l’œuvre de Duchamp et ce que l’on en a fait. Sa démarche n’est pas condamnable en soi, mais il y avait en elle des ferments dont il n’avait sans doute pas mesuré la nocivité. Il y a un art « Préduchampien », comme il y a un art Précolombien ! L’intervention de Duchamp ( quand, en 1917, il fait d’une pissotière une œuvre d’art) est un outrepassement de l’art, c’est un véritable tsunami dans l’histoire de l’art. Avant lui il y a des évolutions, des oscillations entre différents mouvements, entre classique et baroque, entre romantisme et naturalisme etc. Avec Duchamp on sort de ce jeu de polarités. Ce n’est plus une rupture parmi d’autres, c’est la Rupture par excellence, celle qui, quelques décennies plus tard, engendrera l’Art dit contemporain que ses protagonistes qualifient souvent de « non-art ». Jusqu’à Duchamp le sens était un don de la forme, il s’agissait d’incarner dans une matière un sentiment, une intuition, voire une idée ou une spiritualité (cela s’est pratiqué depuis Lascaux jusqu’à Picasso, car l’art moderne ne doit pas être confondu avec ce certain art dit contemporain). Le geste duchampien consiste non pas à créer mais à décréter une « œuvre d’art » : n’importe quel objet par le simple fait qu’un artiste le nomme oeuvre devient de l’Art. Avant Duchamp, il fallait une expérience, un métier, désormais on se réclame d’un concept, d’une idée et cela suffit. Dans ce cas, l’objet n’est qu’un indice du concept, et si on ne possède pas le « discours », le mode d’emploi pour faire le lien entre l’objet et le concept, on ne peut  envisager « l’œuvre ». Une rupture s’est opérée aussi dans le public ; entre une élite qui détient les concepts et les clefs de compréhension, et les autres, exclus du système dit « contemporain ». J’ai voulu redonner ces clefs à tous, aussi j’ai croisé une vue d’ensemble du phénomène avec une multitude d’exemples précis et documentés.
U.D.A. : Vous soulignez  par ailleurs que le statut d’artiste change totalement…
C.S. : Le terme de peintre de chevalet devient péjoratif, c’est une sorte d’artisan, de besogneux passéiste dépassé ; l’artiste contemporain, le vrai, c’est l’intellectuel, qui jongle avec différents discours (psychologie, philo,  sociologie etc.) et… possède un bon sens du marketing ! Aujourd’hui l’exploitation de Duchamp jusqu’à la corde permet à n’importe qui de s’approprier le titre prestigieux d’artiste, en faisant n’importe quoi, à condition de faire partie du bon réseau de promotion. Notre société de consommation  recherche l’efficacité immédiate, ce qui fait du bruit et fait vendre. Cela se paye par la plus grande confusion concernant ce qui est du domaine artistique et ce qui ne l’est pas. On arrive à ce paradoxe : le terme « art contemporain » ne désigne pas l’art d’aujourd’hui, mais l’art d’une élite, (caste serait plus juste) et sa contemporanéité (qui remonte à 1917) tourne en boucle. Tout ce qui ne rentre pas dans ce système est exclu. Il existe pourtant ce qu’Aude de Kerros nomme un art caché, qui vit de contemplation dans le secret des ateliers, mais qui ne veut ou ne peut pas se faire connaître de cette manière tapageuse.
U.D.A. : Y a-t-il un espoir de voir cet art caché émerger au grand jour ?
C.S. : Cet état des choses peut durer très longtemps. Mais il peut y avoir une rupture dans les financements de l’état pour différentes raisons par épuisement des ressources par exemple, ou rééquilibrage des subventions vers un patrimoine qui se dégrade :  le patrimoine étant la racine du tourisme, grande ressource de notre économie, certains dirigeants pourraient finir par s’en apercevoir ! D’autre part, beaucoup d’intellectuels peuvent se sentir asphyxiés par ce système anémiant et réagir, enfin une certaine lassitude de la part mécènes peut se déclencher ; ceux-ci réaliseront que miser sur des artistes éphémères qui enchaînent provoc et scandale, peut nuire à terme à leur image de marque (les pubs douteuses de Benetton ont fait parler mais aujourd’hui tout un public se détourne spontanément de la marque). Des industriels, des financiers, auront peut-être le courage de se démarquer de l’ambiance hypnotique générale, d’êtres suffisamment non-conformistes pour ne pas se conformer au non-conformisme officiel !
U.A. : Peut-on parler de complot ou d’une certaine forme de dictature de la part d’une partie de la critique, des médias et des artistes ?
C.S. : Je parlerai plutôt d’un consensus mou qui autorise la critique dans un sens unique. L’art contemporain n’opprime pas tout seul : les complicités passives (croire que c’est une simple mode qui va passer, que ce n’est pas si grave ou au contraire que c’est une fatalité, qu’on y peut rien etc.) sont très répandus, c’est un soutien involontaire mais efficace de cet « art ».
U.A. : Pour résumer, la partie n’est pas gagnée ?!
C.S. : L’important c’est de favoriser une expression artistique vraiment diversifiée…et de
reprendre la parole pour casser le monopole de la critique :  l’Art dit contemporain force à consentir celui qui ne peut le contredire.
 U.A. : Votre livre courageux est un outil précieux oeuvrant dans ce sens…

Françoise de Céligny

Christine  Sourgins
« Les mirages de l’art contemporain »
Éditions La Table ronde

 

Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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Dimanche 29 octobre 2006
    Si je choisis l'atelier de Delacroix à paris comme introduction à ma présentation, c'est pour indiquer mes convictions intérieures qui motivent mes écrits dans la presse...
...ce lieu enchanteur et enchanté, symbole d'une vie d'artiste exemplaire, autant sur le plan des oeuvres que sur le plan humain...
je suis admirative de cette cohérence artistique et nostalgique d'une vie romantique où des êtres comme Georges Sand, Debussy, Chopin et Delacroix ont pu se rencontrer, travailler et partager des instants créatifs dans ce lieu magique...
le journal de Delacroix, premier blog!... est un exemple de récits inspirés, entre vie quotidienne riche, pensées philosophiques et commentaires sur l'actualités des arts...

Amoureuse d'un certain art de vie, je tente, comme l'a si bien dit Louis Jouvet:
de mettre "un peu d'art dans ma vie et un peu de vie dans mon art"...
vaste programme que j'aimerais partager avec ceux qui auront la curiosité et la gentillesse de me lire au fil des jours...

Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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