« L’Âge mûr » (1898). Musée Rodin. Camille Claudel (1864
-1943)
L’inspiration de « l’Âge mûr », a lentement mûri dans l’esprit de C. Claudel. Elle a fait plusieurs projets de cette sculpture avant de la
finaliser. Elle écrit, vers 1894 à son frère Paul Claudel à son sujet : « Je suis toujours attelée à mon groupe de trois. Je vais mettre un arbre penché qui exprimera la destinée ». Cette oeuvre
représente, comme le décrit A. Sylvestre inspecteur des beaux-arts en 1893: « Un homme que la vieillesse attire et que la jeunesse retient, et dont le mouvement est vraiment lyrique, et la
préoccupation de Rodin est manifeste. »
S’il évoque ici les tensions affectives d’alors entre les deux sculpteurs, il fait aussi allusion à une influence de Rodin sur le plan du style. Pourtant, on sait
désormais que cette influence s’est effectuée dans les deux sens. Camille par son talent (elle seule pratiquait la taille directe, contrairement à Rodin), a fortement inspiré l’artiste par la
qualité exceptionnelle de son travail.
La sculpture totale est terminée le 14 octobre 1898. C’est le second projet de « l’Âge mûr » qui est exposé au Salon du Champs-de-Mars en 1899. On analyse souvent «
L’Âge mûr » comme le constat douloureux de la séparation de Camille et Rodin ; au-delà de cette analyse, c’est une imploration désespérée vers le divin, qui est perceptible dans la force des
attitudes. C. Claudel a d’ailleurs incarné, dans les choix courageux de sa vie, comme celui de rester fidèle à son art malgré les difficultés multiples, cet élan spirituel qui, s’il prend parfois
la forme d’un cri, demeure totalement relié à une foi rayonnant dans chacune de ses œuvres.
Nommée dans un premier temps « le Dieu envolé », « l’Implorante » a tout d’abord
été exposée seule, puis, grâce à une commande en plâtre des beaux-arts, a rejoint le groupe de la « Destinée ».
Camille a séparé la main de l’Implorante à genoux, du groupe de l’homme âgé et de la vieille femme, symbolisant « la Destinée »
en passant de la
première à la seconde version, accentuant ainsi la distance qui les sépare et créant un « vide » significatif. Cette décision souligne en effet l’aspect intemporel de l’œuvre, car cet
espace traduit la prise de conscience de Camille, comprenant finalement que seule une imploration vers le spirituel et l’acceptation de sa propre « destinée » intérieure peut être une
promesse de libération de son âme. Son geste d’Imploration se transforme alors en prière. Dans la deuxième version de sa sculpture, Camille Claudel a ajouté des draperies
s’envolant sous
le souffle de la « Destinée », ce qui accentue l’inclinaison de l’homme, créant ainsi un mouvement vers l’extérieur qui exprime la force du temps entraînant l’âme des personnages vers
leur destin innéductable.
Pour les critiques de l’époque, cette oeuvre représente surtout « Une sculpture imaginée pour une ballade… » ( L.de Foucaud), ou
insistent sur l’influence de Rodin : « Melle Claudel est élève de Rodin, cela saute aux yeux ! », ( La petite Gironde. Pourtant, Camille Claudel, elle-même écrit à son
frère Paul en 1893 « Ce n’est plus du tout du Rodin . »
« L’Âge mûr » transpire, par sa facture, une puissance de conviction émouvante. S’il est difficile de regarder l’œuvre de C.
Claudel en oubliant la tragédie de sa vie, l’élan créatif la transfigure. Intuitivement, Camille pressent en elle une intensité intérieure, y aspire, l’exprime, la sculpte, mais ne peut y
demeurer. Même si cet élan reste au niveau d’une recherche, il symbolise, en soi, la destinée de l’homme : tendre de toute son âme, marqué dans sa chair, à sublimer sa condition. C. Claudel
exprime cette tentative avec tout son génie. Cette œuvre magnifique parle un langage universel, dépassant de loin l’anecdote, en situant l’émotion sur le plan du sublime. Elle va au-delà de
l’allégorie pour atteindre celui du symbole, et incarne la quête d’une femme, abandonnée par ses proches, luttant avec le poids de sa vie mais en qui pourtant résonne la puissance d’une
aspiration spirituelle authentique.
Françoise de Céligny
(Le monde des Religions N° de novembre 2007)