« Traces du Sacré »
Les preuves du désenchantement…
Si cette exposition réunissant les différents mouvements et créations du XXe siècle ayant des liens avec la question fondamentale
du Sacré, est bienvenue en ce qui concerne son initiative et sa présentation, son annonce aurait sans doute mérité le mot « empreintes » à la place du terme « traces » du sacré. Ce choix révèle
en effet le trouble symptomatique de la pensée culturelle actuelle, en exprimant une frilosité chronique et prudente vis-à-vis d’un sujet qui demande un investissement de conviction minimum.
Confirmant cette constatation, la diversité des œuvres exposées ne parvient pas à dissimuler une ambiguïté concernant le contenu et le sens donné au mot de sacré.
Sous le prétexte de montrer les multiples facettes des recherches artistiques face à ce sujet délicat, de l’ensemble se dégage
une sorte de « soupe » « philosophicoartistique », où l’on pourrait mélanger à peu près tout et n’importe quoi allant du sublime jusqu’à l’expression d’un vide abyssin. Ce qui provoque une
confusion à la fois sur le plan esthétique et sur la définition du mot « sacré ».
Mais peut-être, est-ce là un choix délibéré des commissaires? Malheureusement cette orientation en « survol » provoque quelques
erreurs d’associations dans la confrontation entre les créateurs et les mouvements, et ceci, afin de, selon le communiqué de presse : « …mettre en valeur la rémanence du rapport au sacré dans le
questionnement artistique actuel. »
Mais, comment reconnaître cette mise en valeur dans une présentation qui relève du genre « bazar » érudit. Le résultat n’est pas à la hauteur
des promesses annoncées. C’est ainsi que Rudolf Steiner se retrouve associé à Gurdjieff, Picasso en compagnie de Caspar Friedrich, Joseph Beuys voisine Kupka et Bacon face à Fontana créant un
amalgame déroutant. Le prétexte cherchant à montrer le lien de « questionnement » entre tous ces créateurs ne dévoile en fin de compte qu’une réalité : celle d’une interrogation constante
des créateurs, mais n’explique en rien leurs motivations et leurs spécificités fondamentales.
Revenons au titre de l’exposition « traces du sacré »
Selon les termes d’A. Pacquement, directeur du musée national d’art Moderne et commissaire de l’exposition (avec Jean de Loisy et
Angela Lampe, conservatrice au Musée national d’art moderne), dans un entretien avec le journal « Connaissance des Arts » :
« L’état actuel des recherches est sans aucun doute propice à une relecture de l’art occidental du XXème siècle à l’aune du spirituel…
»
Faudrait-il pour cela donner quelques clés indispensables à cette relecture.
La suite de cet entretien nous renseigne sur le choix du terme « traces »
« Ce titre est extrait d’un poème de Friedrich Höderling :
«… Car il demeure et apporte lui-même la trace des dieux enfuis, aux abandonnés de Dieu plongés dans les ténèbres. » Je suis très attaché
(poursuit A. Pacquement), à ce terme de trace, car il révèle la dimension fragile et fugitive du sacré chez les artistes du XXième siècle. Il ne s’agit pas, et j’insiste sur ce point, d’une
exposition sur Dieu ou l’art sacré, même si ce sujet ne pouvait évidemment être éludé . »
Il s’agit donc d’éviter à tout prix la moindre possibilité d’établir des liens avec des notions à consonance apparemment
dangereuse comme celles de « religieux » et même de « sacré », malgré le titre l’exposition. Plus encore de confirmer : « …la fragile et fugitive trace du sacré… », même si par ailleurs A.
Pacquement ajoute : « Des créateurs aussi différents que Nitsch ou Bill Viola, par exemple, considèrent que le sacré structure notre inconscient et que tout artiste en porte la trace. Le parcours
suit l’évolution des croyances à travers une vingtaine de thèmes, du retrait de Dieu exprimé par les artistes romantiques à l’invention de « l’homme nouveau » chez les artistes d’avant-garde, de
l’écroulement des utopies après la guerre de 1914 à cette quête de béatitude et de transformation intérieure que prône la Beat génération. »
Le titre annonce les traces du sacré, mais refuse de les définir, sinon par leur retrait ou le sentiment de désenchantement
qu’ils évoquent, ce qui crée par ailleurs une confusion entre les termes « croyance », « religieux » et « sacré ».
Cette optique laisse donc la porte ouverte à toutes les interprétations, à toutes les divagations, favorisant un flou
métaphysique, qui en fin de compte et fort heureusement démontre encore mieux, par opposition, la puissance de la dimension du sacré dans l’art. Certains voisinages d’œuvres révélant en effet
d’autant mieux la puissance de la présence du sacré dans l’intention de certains artistes. L’on ressent, grâce et par cette confrontation parfois détonante et avec d’autant plus de lucidité,
celles qui sont animées de cette spiritualité libre et profonde et celles qui cherchent dans ce prétexte d’inspiration, un esthétisme narcissique ou intellectuel, sombrant dans la tentation du
néant. Cet effet de miroir, même accidentel, manifeste d’autant plus la force de transcendance d’une émotion spirituelle authentique.
Saluons donc cette initiative, car elle témoigne de la présence incontestable au cœur des inspirations des artistes de tous
mouvements, d’une lutte constante contre la tentation du néant. Visiblement, une émotion spirituelle a, de tout temps cherché à éclore, à naître et à s’exprimer en permanence par le véhicule
sensible et irrationnel de l’art, même si elle a parfois suivi des chemins troubles et stériles, avec la constatation flagrante d’une perte de la relation au sacré augmentant de manière
spectaculaire plus on se rapproche de la fin du XXème siècle.
Jean Bazaine, historien de l’art, résume dans son livre : « Le temps de la peinture », la position de l’homme moderne face à la création
artistique :
« Nous sommes devenus plus impressionnables que sensibles : nerveux, vulnérables, au moindre choc, mais pas assez perdus dans l’énorme présence des
choses. Nous n’aimons pas nous mouiller et ceux qui s’y risquent savent trop bien nager : la peinture a besoin d’hommes qui se noient. Que le peintre oublie parfois cet oeil de spécialisé et son
déclic, cet œil trop lucide, trop intellectualisé, piège à arbres et à visages, pour se souvenir qu’il voit aussi, et plus loin, avec tout son corps. Qu’il retrouve dans le formulé, le mystère et
la puissance d’envoûtement de l’informulé. »
Des toiles inspirées de Caspar Friedrich à la voyance de Goya et de Hugo, de la tentative désespérée et si humaine de Bacon
en passant par la lucidité d’Odilon Redon, par l’humour insolent de Man Ray et par les divagations de Robert Filliou et les concepts alambiqués de Malévitch, cette exposition veut nous convier à
une aventure intérieure passionnante. Cependant avec ses défauts et ses contradictions, si elle permet à certains de recentrer leur réflexion face au sacré, à d’autres elle fait obstacle à ce
cheminement par une approche à la fois ambitieuse sur le plan du discours et parfois approximative dans ses affirmations.
Est-ce le propos d’une exposition de créer un tel malaise ?
Du 7 mai au 11 août 2008.
Centre Georges-Pompidou,
75004 Paris.
Galerie 1, niveau 6
www.centrepompidou.fr
Tel : 01 44 78 12 33
Métro : Hôtel de Ville, Rambuteau.
Exposition ouverte tous les jours, sauf le mardi, de 11h à 22h,
Nocturnes le jeudi jusqu’à 23h.