Mardi 17 mars 2009
Les paradis secrets d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé,
ou le charme convenu de la bourgeoisie…





    La vente de la collection d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé met un point final à un parcours motivé par la recherche d’un certain art de vivre qui a débuté en 1970 et  aura duré plus de trente ans. Cette aventure commence au 55 rue de Babylone à Paris. C’est Pierre Bergé qui  trouvera ce duplex qui deviendra l’écrin et le refuge de ce couple incarnant, selon la presse unanime: « le bon goût » français. Pour pierre Bergé cet appartement est un vrai coup de chance :
« C’est un miracle ! Imaginez-vous que nous n’avons jamais touché à la décoration. Jamais ; c’est incroyable. A partir de 1966  on s’intéresse à l’art Déco et, en 1970 on trouve le plus beau des appartements Art déco ! Voilà qui s’appelle avoir de la chance… » S’en suivront d’autres lieux tout aussi prestigieux qui malgré leurs différences et leurs histoires particulières finiront par se ressembler sous la touche sensible d’Yves Saint Laurent : Le studio et les bureaux d’Yves Saint Laurent,  l’appartement rue Bonaparte avenue Marceau, le château Gabriel à Deauville, la villa Mabrouka à Tanger et enfin la villa Oasis à Marrakech.
    Ce sont Marie-Laure et Charles de Noailles, les célèbres collectionneurs et mécènes français, amis de Picasso et de Man Ray qui avaient suscité cette passion de l’Art déco à Yves Saint Laurent et qui influenceront ses choix picturaux.  Le vicomte et la vicomtesse possédaient des tableaux de Rubens, Van Dyck, Watteau, Goya, Delacroix, Braque, Klee et Picasso. Saint Laurent commença à appréhender auprès d’eux la notion du « chic » en observant la manière dont le couple faisait cohabiter des artistes anciens et modernes.
    Ce culte du goût partagé entre Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, ce besoin de s’entourer d’objets prestigieux n’a cessé d’évoluer vers un univers original et personnel bâti au fil des jours, comme un rempart face au monde extérieur. Ensemble, ils ont en effet manifesté une volonté commune de tisser autour d’eux un cocon de richesses et de beauté pour mieux préserver la fragilité de leur univers intérieur. Dans cette quête effrénée de perfection et de raffinement, ils ont tenté de maintenir certaines valeurs d’une époque révolue. Derrière cette frénésie d’amasser des d’objets, se cachait une part d’angoisse viscérale de vivre le moment présent, une peur de se confronter avec la réalité d’un monde en perpétuelle transformation.
C’est dans cette complicité d’esprit qu’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont élaboré une véritable mise en scène dédiée à la divinité esthétique. En parcourant du regard les photographies des différentes chambres, salons ou jardins de leurs demeures on pense parfois aux  ambiances viscontiennes dont Saint Laurent était admiratif. En cela, le prince de la mode rejoint souvent l’univers du prince de Salina , personnage magnifique du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, et héros du Guépard,  incarnant à lui seul une aristocratie de style et un attachement à une période en train de disparaître. Cette conscience de la fin d’un monde  déclenchant chez le prince un sentiment de tristesse se muant en une mélancolie chronique.
    Il est par ailleurs étonnant de constater à travers cette collection, le contraste qui existe entre le caractère novateur d’Yves Saint Laurent sacré en 1957 «  Prince de la mode » tant sa créativité symbolisait un esprit audacieux en rupture avec le passé, et la conformité de style présidant au choix de la décoration de ses résidences. La sobriété de ses vêtements, leurs coupes épurées incarnant l’élégance s’opposent en effet à la luxuriance et au conformisme de ses intérieurs, comme si les uns contrecarraient les autres. Et, si certains annoncent avec conviction que cette collection incarne « l’histoire du goût » français, il serait utile de définir avant tout ce qu’il est. Ce fameux « goût » semble en effet souvent se soumettre à un conformisme d’ordre social avant de céder à des critères d’harmonie ou de beauté. Le choix des tissus, sculptures et autres oeuvres d’art relève parfois plus d’un style de vie que d’un parti pris esthétique, malgré la rareté de l’ensemble. Force est de constater en effet que Saint Laurent qui s’est souvent distingué par ses audaces créatives, a dans le secret de son univers quotidien cédé à certaines séductions passéistes. À travers cette collection Saint Laurent et Pierre Bergé semblent donc bien plus appartenir à la caste d’une bourgeoisie classique qu’à la famille des artistes dit avant-gardistes.


Pour Pierre Bergé, cette vente était inévitable et ne correspond pas à une volonté de faire table rase du passé ou de disperser la collection. Son premier désir, dit-il :
« …était de construire une Fondation Saint Laurent afin de faire préserver cette part du patrimoine français. C’est le manque d’argent nécessaire à cette réalisation qui a fait avorter ce projet. » Il s’estime bien sûr, par ailleurs, satisfait du résultat de la vente : 375 millions d’euros, qui dépassent toutes les estimations (ceci malgré la crise). Ces fonds contribueront à soutenir la recherche sur le Sida et différents projets culturels qui lui tiennent à cœur. Le succès public (30 000 visiteurs) révèle l’intérêt des Français pour l’une des figures illustres de la haute couture. Les 700 œuvres d’art ont été partagées par 1700 personnes lors des enchères. C’est Beaubourg qui pour dix millions d’euros a emporté le tableau de Chirico, « Le revenant » ainsi qu’une sculpture africaine de Brancusi à 30 millions d’euros. Certaines œuvres ont doublé leurs estimations de départ comme une nature morte de Matisse qui a atteint les 36 millions d’euros. Le rythme de la vente s’est accéléré pour les objets d’art et meubles art déco, un fauteuil aux dragons des années 1910 d’Eileen Grey a atteint 22 millions d’euros.
    À l’énoncé de ces prix, on peut se demander comment, en ces temps de crise une vente peut atteindre de tels sommets d’enchères. C’est sans doute avant tout les noms prestigieux qui ont influencé les achats et déclenché les passions grâce à  la théâtralisation de la vente parfaitement orchestrée par les médias. Mais on peut pourtant être surpris par cette faculté que possède notre société de séparer à ce point le marché de l’art et l’économie d’un pays. Ce grand écart financier souligne le symptôme d’un malaise au sein du marché de l’art qui, on peut l’espérer tendra à retrouver un climat plus sain dans le futur, car il en va de la survie ainsi de « tous » les artistes contemporains qui sont les premiers concernés dans ce monde impitoyable où la spéculation gouverne. Ce que démontre cette vente en fin de compte c’est qu’en art actuellement tout est plus une « histoire d’argent » qu’une véritable  « histoire de goût ».

Françoise de Céligny
Par françoise de celigny - Publié dans : maviedecriture
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